Thèmes de recherche

Thèmes de recherche

Formé dans le domaine des science studies, je me suis spécialisé dans l’étude des débats autour de la distinction entre pensée scientifique et pensée magique (le « grand partage ») et de la notion de « croyance ». Tous les objets et situations que j’ai pu étudier ont la caractéristique de poser ou de contester la notion de réalité, non pas des réalités personnelles, psychologiques etc, mais la réalité physique, la nature de la réalité que nous évoquons lorsque nous parlons de « la réalité ». L’intérêt des sciences sociales me semble en effet se trouver dans l’analyse de types de débats habituellement laissés de côté, ces débats qui mobilisent des preuves de type scientifique. La plupart du temps, les chercheurs en sciences sociales étudient ce qu’ils considèrent souvent comme des « représentation de la réalité » produites, « construites » par des acteurs au sein de notre société ou d’autres sociétés. Mais ils le font sans jamais (quasiment) confronter ces autres réalités à LA réalité autrement que sous forme critique (en considérant qu' »il s’agit de représentations de « réalités » et pas du réel »). Or l

Au lieu de me concentrer sur les seules « croyances », je propose de décrire la façon dont les notions de « croyance », de « pensée magique », d' »irrationnel », de « pseudoscience », de « croyance aux théories du complot », etc, émergent dans certains types de débats. Pour faire cela, il est important d’étudier les situations au cours desquelles ces termes apparaissent. Il est surtout important d’étudier des situations qui représentent un réel enjeu par rapport aux façons dont nous définissons des termes. D’où l’idée d’étudier certains types de controverses scientifiques et/ou certains débats qui impliquent des acteurs que l’on crédite habituellement d’être capables de définir la réalité, d’établir la vérité sur les faits, de départager objectivité et subjectivité, etc.

Les notions comme celles de croyance ont souvent été étudiées dans le cadre de situations mettant en scène des acteurs lointains dans l’espace (non occidentaux ou non-scientifiques, artistes, etc) ou lointains dans le temps (Antiquité, Moyen-Age etc). Si ces controverses présentent l’avantage de pouvoir mettre à distance les faits regroupés sous le terme de croyance, elles mettent aussi à distance ce qui est/était considéré par les acteurs comme la réalité. Du coup, la réalité, les faits, laissent souvent place à la « réalité » ou aux « faits », c’est-à-dire à des choses qui n’ont rien à voir avec notre réalité, avec LA réalité.

Si l’on veut vraiment mettre le concept de croyance à l’épreuve, il est important de l’étudier dans un contexte où on ne peut pas mettre entre parenthèses notre/LA réalité. D’où l’idée d’étudier les controverses autour d’objets comme les ovnis ou les phénomènes « paranormaux », en incluant les acteurs scientifiques dans les descriptions. Il ne s’agit donc pas d’entrer dans les discussions sur l’existence de ces phénomènes par le seul « côté » croyance (comme c’est souvent le cas), mais par le « côté » science, ce qui oblige à s’interroger sur la façon dont les acteurs construisent, discutent et maintiennent, les distinctions entre ce qu’ils classent comme « sciences » et ce qu’ils classent comme « croyances » et de comprendre dès lors comment ces catégories sont construites. Au lieu de considérer qu’il existe une distinction a priori entre sciences et parasciences, entre rationnel et irrationnel, l’idée est de se pencher sur la façon dont le partage entre ces catégories est produit par les acteurs (c’est-à-dire par l’ensemble des acteurs concernés, humains comme non-humains).

Pourquoi opérer ainsi ? Les science studies ont montré qu’il n’est plus possible de se contenter d’expliquer « pourquoi les gens croient à des choses qui n’existent pas », qu’il n’est plus possible de se concentrer sur les seuls aspects sociaux des situations impliquant l’usage de termes comme celui de croyance, mais qu’il était important de décrire à la suite de quels types de débats, d’échanges d’arguments nous décidons si ces choses existent ou pas, ce qui oblige à se demander aussi pourquoi d’autres « n’y croient pas », à s’interroger de façon “symétrique” sur les raisons pour lesquelles certains admettent l’existence de ces faits alors que d’autres les refusent. Il s’agit de traiter les débats entre sciences et parasciences comme les sociologues des sciences étudient les débats entre scientifiques, de façon « symétrique », pour reprendre l’expression employée par le sociologue anglais David Bloor et reprise dans une version “étendue” par Michel Callon et Bruno Latour.

L’étude « symétrique » des « pseudosciences » montre que les ovnis et les phénomènes paranormaux présentent des caractéristiques assez proches d’autres objets à l’origine d’intenses débats scientifiques et techniques (par exemple les effets des lignes à haute tension, les conséquences de certains rayonnements, le syndrome de la guerre du Golfe, etc) : difficulté à établir la preuve, confrontation plus ou moins brutale entre l’expertise scientifique et les témoignages de « victimes », etc.

Pour réaliser cette étude, il est important d’étudier les conditions de production de tous les termes, concepts et catégories, c’est-à-dire de décrire dans les mêmes termes les sciences et les croyances, de décrire l’émergence des mots comme croyance, irrationnel, superstition mais aussi des mots comme science, objectivité, fait, savoir.

Il est également important d’inclure dans la description l’ensemble des acteurs, qu’il s’agisse d’acteurs humains (scientifiques, « parascientifiques », etc) ou d’acteurs « non humains » tel que Bruno Latour les a défini (non humains qui incluent autant les êtres scientifiques, microbes, étoiles, météorites etc, que les êtres produits par la religion, comme les dieux, les anges etc, ou les êtres produits par d’autres disciplines, dans mon cas les « parasciences »: ovnis, phénomènes psi, cryptides etc).

Etudes de cas

Pour réaliser un tel travail, il faut passer par des études de cas, par la description minutieuse de situations au cours desquelles les termes étudiés ont l’occasion d’émerger.

J’ai donc étudié notamment les controverses sur les ovnis qui se sont développées depuis 1947 en montrant que les explications sociologiques et historiques souvent avancées (les soucoupes volantes seraient un sous-produit de la guerre froide; il s’agirait de croyances, etc) ne permettent pas de rendre compte des faits.

J’ai participé pendant des années aux activités de groupes ufologiques afin de suivre comment ils s’y prenaient pour tenter d’établir la réalité des faits, ce qu’ils entendaient par réalité, par preuve, par fait, par témoignage, par photographie, etc.

J’ai aussi étudié certains dossiers comme l’histoire de la “panique” provoquée par Orson Welles en 1938 lorsqu’il annonça l’arrivée des Martiens, afin de montrer que les faits s’étaient déroulés autrement et qu’il fallait donc développer d’autres analyses sur ces faits (la question n’est pas « pourquoi les auditeurs ont-ils paniqués? » mais « pourquoi sommes-nous tous prêts à croire que le public a cru à cette nouvelle? »).

Les débats sur les phénomènes « paranormaux » ne se limitent pas à des échanges d’arguments. Ces échanges mobilisent aussi d’autres types de traces: articles, compte-rendu d’enquête, photographies, images, diagrammes etc.

Je me suis intéressé par exemple aux façons dont les ufologues construisent des images pour représenter les faits sur les ovnis, les façons dont ils analysent les photographies d’ovnis et j’ai comparé leurs procédures avec celles de scientifiques « normaux », avec celle des illustrateurs de magazines de vulgarisation, de magazines de science-fiction etc.

Cours donnés à l’Ecole supérieure d’art d’Avignon

Dans le cadre de mon travail au sein de l’Ecole d’Art d’Avignon, je reprends les mêmes types d’interrogations en les étendant aux objets d’art et aux différents types d’objets que les élèves d’une Ecole d’Art, notamment dans le domaine de la Conservation-Restauration, sont appelés à étudier (objets dits “ethnographiques”, objets appartenant au patrimoine technologique etc). Un masque de sorcier africain est-il un objet d’art ou un objet technique? Quelle peut être la pertinence de catégories comme celles d’objet d’art dans des contextes culturels où nos catégories n’ont pas cours? Pourquoi nos collections d’objets ethnographiques et d’objets d’art laissent-elles de côté les instruments scientifiques?

La discussion sur les catégories art, ethnographie, technique, est étendue à d’autres catégories, notamment dans l’étude des images (qu’est-ce qui distingue images scientifiques et images d’art? Où se situe la frontière entre l’iconographie artistique et les images populaires? Comment le savoir scientifique est-il mis en scène dans les images scientifiques, les comics, les pulps, le cinéma de science-fiction?) ou entre fiction et réalité (que se passe-t-il si on prend au sérieux l’imaginaire d’auteurs de romans populaires comme Jules Verne, H.G. Wells etc, par rapport à l’histoire des sciences et des techniques telle qu’elle s’est écrite à la fin du 19e siècle?), permettant ainsi aux élèves, et notamment aux élèves engagés dans le cursus de Création, de ne pas être paralysés par des catégories comme celles de “réalité” ou de “fiction”.

Problèmes rencontrés

Quand on choisit des sujets comme les miens, autant être lucide: étudier les débats sur les phénomènes dits paranormaux — tout particulièrement dans le cadre d’une approche “symétrique” — n’est pas un choix de tout repos. Pendant des années, je voyais assez clairement le genre de sociologie que je ne voulais surtout pas pratiquer sans être capable de définir celle que je voulais développer, et surtout vers quoi cela allait me conduire. Une fois qu’on sait ce qu’on ne veut pas, on n’est pas forcément plus avancé sur ce qu’on souhaite faire, et surtout sur la direction dans laquelle cela nous mène. Il m’a fallu de longues années pour parvenir à commencer à comprendre les caractéristiques de ces débats (et je suis loin d’être au bout de mes peines), années pendant lesquelles il n’a pas toujours été facile d’obtenir le soutien de laboratoires de recherche et/ou de financements, certains de mes directeurs de recherche et collègues commençant à douter de ma capacité à m’extraire des (montagnes de) données accumulées pour en proposer une analyse pertinente. Sans la rencontre, au début de mes études, avec Bruno Latour et le soutien du CSI et du GSPM, je n’aurai jamais réussi à développer ce projet de recherche. Mais, face à mon acharnement à détailler toujours plus les controverses étudiées (ma passion pour les archives et l’érudition est plus proche de celle des historiens que de celle des sociologues que je fréquentais) qui n’avait d’égale que mon incapacité à en tirer une analyse réellement pertinente, même Latour, qui m’a toujours soutenu, s’est pris à douter de ma capacité à résoudre l’énigme. Comme les chercheurs engagés dans le même type de démarche que moi étaient rarissimes, il était difficile de trouver des personnes avec lesquelles échanger sur ces sujets. J’avais soit affaire à des chercheurs qui connaissaient le genre de dossiers sur lesquels je travaillais mais n’avaient aucune attirance pour les approches que je défendais (la plupart des sociologues avec lesquels j’avais l’occasion d’échanger sur ces thèmes défendaient des approches résolument réductionnistes), soit des chercheurs qui étaient experts dans le domaine des science studies ou des analyses symétriques mais qui ne connaissaient pas les dossiers qui retenaient mon attention. D’où un certain isolement.

Grâce au soutien de certains chercheurs, j’ai réussi à construire et maintenir des passerelles entre mes sujets et d’autres plus académiques, ce qui m’a permis de défendre mon projet. Sans Bernadette Bensaude-Vincent, qui m’a invité à collaborer à un ouvrage collectif sur Les Savants et l’occulte (2001), sans Daniel Fabre et le LAHIC (et sans l’amitié fidèle de Claudie Voisenat), qui m’ont accepté comme chercheur associé, j’aurais sans doute fini par me marginaliser totalement et par ne plus disposer d’accès à des contrats et projets de recherche dignes de ce nom. La contrainte était double: d’une part conserver suffisamment de liens avec le milieu académique pour ne pas me retrouver dans la situation d’un chercheur aussi marginal que mes sujets de recherche, d’autre part, construire des liens avec d’autres sujets étudiés par des chercheurs “symétriques” afin de défendre mon approche et l’importance tout particulière de sujets comme les ovnis ou les phénomènes paranormaux (pour la plupart de mes collègues, les controverses sur les sciences ou aux marges des sciences sont importantes mais ils n’imaginent pas que cela implique forcément de passer par des sujets comme les ovnis quand d’autres thèmes, les associations de malades, les débats sur les risques technologiques, les faits débattus dans le cadre de controverses religieuses, etc, offrent autant d’intérêt de plus d’opportunités de financements et d’obtention de postes). Je crois avoir expliqué dans un texte publié dans Politix en 2013 pourquoi des objets comme les ovnis ou les autres phénomènes paranormaux contemporains constituent un point de passage obligé pour quiconque prétend développer une sociologie non réductionniste quand tout le monde, y compris parmi les sociologues “symétriques” estiment que d’autres sujets sont plus adaptés aux développement de ces analyses “symétriques”. Je crois avoir montré dans le chapitre écrit pour un livre dirigé par Alexander Geppert pourquoi les explications souvent proposées pour les ovnis ne tiennent pas la route. Mais j’ai conscience que tout cela est encore très insuffisant et ne pèse pas bien lourd face à la tradition des études réductionnistes, si bien implantée sur ces questions et face aux autres sujets mieux établis dans les programmes de recherche.

Les échanges que j’ai depuis quelques années avec les chercheurs du LIER (EHESS) et avec mes collègues de l’Ecole d’Art d’Avignon m’ont permis de continuer à développer mes approches tout en reliant les questions que je me pose à d’autres types d’objets, souvent aussi exotiques que les miens (objets ethnographiques, instruments scientifiques, oeuvres d’art contemporain). Finalement, une école d’art constitue peut-être un laboratoire suffisamment ouvert pour déployer des objets aussi inhabituels que ceux dont je défends l’étude.

Pour résumer mon propos, je pense que l’étude des phénomènes dits paranormaux peut conduire à renouveler une partie des études en anthropologie. Je pense donc que ces objets font partie de nos sociétés, qu’ils constituent de réels acteurs de nos existences, et par exemple que les extraterrestres ne sont pas juste un thème pour l’étude des croyances mais bien un des prochains chapitres de l’anthropologie (s’il y a d’autres « sociétés » dans l’univers, une idée qui semble toujours plus confirmée par les découvertes qui s’accumulent en faveur du « principe de banalité », les départements d’anthropologie vont devoir s’ouvrir et se multiplier — l’histoire de l’anthropologie, comme l’histoire tout court, commence à peine !). Mais je pense aussi que ces objets mettent en jeu des “régimes de preuve” qui sont assez différents des régimes auxquels nous sommes habitués, notamment parce qu’ils ne permettent pas de construire des réseaux d’intérêt autour d’eux. Je crois que ces objets annoncent l’émergence d’autres régimes d’existence en cours de construction (notamment depuis l’émergence de nouveaux outils comme Internet qui est en train de modifier nos façons de construire la réalité aussi surement que l’écriture ou l’imprimerie auparavant). Etudier des objets comme ceux qui m’intéressent conduit à prendre conscience de la notion de pluralité des mondes mais aussi de celle de pluralité des modes d’existence. A suivre.

Autres travaux

Dans la foulée de mon travail visant à symétriser les faits scientifiques et les phénomènes dits “paranormaux”, je me suis intéressé à d’autres façons de parler des sciences, notamment en rédigeant, en 2003, le tout premier guide touristique destiné aux voyageurs qui désireraient partir à la découverte de la planète Mars. Le but de ce livre était de sortir du cadre classique de la vulgarisation scientifique pour inventer un nouveau mode d’écriture qui permette aux lecteurs d’entrer de façon concrète dans les contenus scientifiques, que les romanciers et cinéastes craignent souvent d’aborder de front (comme si les sciences disposaient d’un statut à part, à côté de la politique, de l’économie, de l’art, etc). Comment parler des contenus scientifiques sans qu’auteurs et lecteurs n’aient de complexe d’infériorité par rapport aux scientifiques?

Publicités